Quartiers festifs de Bordeaux : une justice acoustique à géométrie variable, Stéphane Pusateri fixe le cap et dénonce des abus administratifs
©Stéphane Pusateri

Interview : le centre de Bordeaux continue de voir s’affronter vie nocturne et tranquillité résidentielle. Une nouvelle décision préfectorale relance le débat autour des nuisances sonores en cœur de ville, alors nous avons échangé avec Stéphane Pusateri.

La préfecture de la Gironde a ordonné le 17 avril la suspension des diffusions musicales dans un établissement de la rue des Piliers-de-Tutelle, à la suite de plaintes répétées de riverains et d’analyses acoustiques successives. Le point central du dossier concerne des travaux d’insonorisation annoncés mais toujours non réalisés au moment des contrôles, malgré plusieurs études d’impact.

L’établissement Bodega Bodega, bien connu dans le paysage festif bordelais, a engagé des travaux estimés à 25 000 euros et se conforme à l’interdiction de musique imposée. L’activité de restauration se maintient, mais la mesure souligne la pression croissante sur les lieux festifs du centre-ville et les contraintes liées au respect des normes sonores. D’autres établissements ont déjà fait l’objet de mesures similaires par le passé, à l’image du Grand Popo. Dans ce contexte, nous avons recueilli la parole de Stéphane Pusateri (président de l’Association des riverains et résidents de Bordeaux) afin de mieux comprendre les enjeux et les tensions autour de cette situation de manière globale. Il dresse un constat sévère sur l’inefficacité des dispositifs de contrôle des nuisances sonores dans les quartiers festifs de la ville.

Entre complicités supposées et infractions tolérées, Stéphane Pusateri pointe du doigt un système à deux vitesses.

Les dispositifs de régulation des nuisances sonores peinent à être efficaces dans les quartiers festifs de Bordeaux. Pourquoi, selon vous ?

“La réponse est simple : ceux qui sont en charge de vérifier l’application de ces mesures sont en nombre insuffisant. Et ceux qui sont en charge de verbaliser ne verbalisent pas, tout simplement. Vous avez une certaine proximité entre les policiers municipaux et nationaux qui entrent dans les établissements, discutent pendant quarante-cinq minutes avec les responsables, et repartent sans dresser le moindre procès-verbal. Ces mêmes agents ne verbalisent pas non plus les véhicules en infraction stationnés dans des rues pourtant interdites — parce que ces voitures appartiennent aux propriétaires de ces mêmes établissements.

À partir du moment où il n’y a pas de verbalisation, la préfecture n’a pas de remontée d’information et n’oblige donc pas les établissements à réaliser des travaux d’isolation ou à installer un limiteur acoustique. Voilà le nœud du problème.

Il y a autre chose, et c’est plus grave encore : des établissements font réaliser des études d’impact, mais trichent en installant ensuite du matériel non raccordé au système de détection traditionnel de l’établissement — celui qui, lui, dispose bien d’un limiteur. Quand un DJ vient avec son propre matériel supplémentaire, ce matériel échappe complètement au système de limitation sonore en place. Les basses passent, le son déborde, et personne ne dit rien.”

Vous évoquez aussi des établissements qui fonctionnent sans avoir réalisé d’étude d’impact. Comment est-ce possible ?

“Il y a une rue à Bordeaux où trois établissements se sont ouverts sans réaliser d’étude d’impact. Pourtant, la législation est claire : un établissement ne peut commencer à fonctionner que si cette étude a été réalisée au préalable. Ce qui est stupéfiant, c’est qu’on laisse tourner ces établissements depuis belle lurette sans jamais vérifier qu’ils sont aux normes.

La raison, elle est économique : se mettre aux normes, ça coûte de l’argent. Beaucoup d’argent. Alors on ne le fait pas, et on attend que personne ne regarde. Et bien souvent, personne ne regarde.

Nous avons des documents qui montrent que certains établissements fonctionnent porte ouverte, avec des façades, des murs et des plafonds qui ne sont pas isolés phoniquement. Le son passe. Les basses passent. Pour vous donner une comparaison : quand on installe une porcherie avec des centaines de porcins, on est tenu de respecter des règles d’hygiène strictes pour ne pas polluer les sols. Eh bien un établissement qui diffuse de la musique amplifiée doit lui aussi respecter les normes sonores en vigueur. Ce que beaucoup ne font toujours pas.”

Comment expliquez-vous que certains établissements soient sanctionnés rapidement, tandis que d’autres accumulent les études d’impact sans jamais être mis en demeure ?

“Il faut s’interroger sur la clémence dont bénéficient certains établissements. Il y en a sur lesquels on ferme les yeux, de manière volontaire. Ce n’est pas une impression, c’est un constat.

En janvier 2024, lors d’un conseil à la mairie de Bordeaux, j’ai publiquement évoqué cette proximité entre certains agents de police municipale et des gérants ou personnels d’établissements. Je n’ai jamais été contredit. Des véhicules stationnés illégalement appartenant à des propriétaires d’établissements devraient être emportés à la fourrière — ça leur coûterait entre 300 et 500 euros. Au lieu de ça, ces gens se garent où ils veulent en toute impunité, tandis que les riverains paient leur parking. C’est une forme d’injustice. Et quand on soulève le sujet à la mairie, on nous envoie promener. Ça donne l’impression que ces gens sont protégés.”

Quel équilibre proposez-vous entre vie nocturne et droit au repos des riverains ?

“Je n’ai rien de nouveau à proposer. Les règles existent déjà — via des textes réglementaires et des règles de santé publique. Tout est encadré par la loi. C’est aux établissements de la respecter.

Je tiens à le dire clairement : la présence de bars, de restaurants ou de discothèques en ville n’est pas un problème pour notre association. Ce qui nous pose problème, c’est le non-respect des règles. Un point, c’est tout.

J’ajouterai une chose que les discothèques ne disent pas : les gens y vont de moins en moins. Quant aux restaurants, beaucoup n’ont pas de musique et ne créent aucun problème — jusqu’au jour où ils deviennent « festifs » et se rapprochent d’une discothèque. Or, pour diffuser de la musique amplifiée, un établissement doit satisfaire aux normes acoustiques et se déclarer à la SACEM. Beaucoup ne le font pas non plus et diffusent de la musique sans payer de droits d’auteur. Quand vous brûlez un feu rouge, vous êtes sanctionné. Quand on ne respecte pas les lois acoustiques, il faut également sanctionner. C’est la loi.”

Les mesures prises par la mairie et la préfecture vous semblent-elles suffisantes ?

“Les règles existent. Il n’est pas nécessaire de les rendre plus strictes. Il faut simplement les faire appliquer. Aujourd’hui, elles le sont dans certains cas, mais pas dans d’autres — comme si certains gérants jouissaient d’un passe-droit. Ce n’est pas tolérable. Je le redis : on ne demande pas de nouveaux textes, pas de nouveaux projets de loi. On demande l’application des lois en vigueur. Rien de plus.”

La préfecture vient d’interdire la diffusion musicale à l’établissement Bodega Bodega. Quelle est votre position ?

“Ces mesures sont établies par décret ministériel. En l’absence d’étude acoustique et en cas de non-respect des normes, la suspension de l’activité musicale est la conséquence logique et légitime. En l’occurrence, la restauration se poursuit — les gens peuvent toujours y manger ou boire un verre. Simplement, plus de diffusion musicale tant que les normes d’impact sonore ne sont pas respectées, ce qui oblige l’établissement à réaliser les travaux nécessaires. Cela dit, je pense que les travaux qui seront réalisés resteront insuffisants. À ma connaissance, seule une partie sera isolée phoniquement, et on continuera d’entendre à travers les murs la musique et les basses de l’établissement.”

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Choisir le type de notification de suivi ci-dessous

Bulletin Bordelais®
error:
Onair Fitness Sponsorise