Information du Bulletin Bordelais : L’affaire qui entoure l’éviction de l’entraîneur Sidi M. de l’US Cenon continue de susciter interrogations et tensions. Initialement déclenchée par des « soupçons » d’atteinte au principe de laïcité au sein du club de football, elle a progressivement pris une dimension administrative, politique et judiciaire. Sidi M. sort aujourd’hui du silence et a choisi de s’adresser à notre média afin de s’exprimer publiquement.
Contexte du signalement à l’origine de l’affaire
Les faits remontent au 16 avril 2023, à l’occasion d’un huitième de finale de Coupe d’Aquitaine disputé au domaine du Loret à Cenon. Un signalement évoque alors des prières musulmanes observées sur un terrain annexe ainsi que dans un vestiaire avant ou après un match.
Ces éléments sont transmis à la mairie de Cenon, puis à la préfecture, qui organise rapidement une réunion avec plusieurs responsables du club et des représentants de la municipalité.
Au moment des faits, la section football de l’US Cenon traverse pourtant une période particulièrement favorable sur le plan sportif.
L’équipe première, entraînée par Sidi M., vient d’enchaîner deux montées successives et s’apprête à accéder au niveau Régional 1.
Malgré ce contexte sportif positif, la préfecture demande au club de renforcer l’affichage de la charte de laïcité et de mettre en place des actions de sensibilisation.
Dans ce dossier encore opaque, plusieurs sources indiquent qu’une demande de discrétion aurait été formulée, notamment afin d’éviter toute tension avec la communauté musulmane.
L’intervention de la préfecture
Malgré ces précautions, les autorités considèrent rapidement que la situation pourrait relever d’une atteinte grave au principe de laïcité.
Lors d’une réunion du comité directeur de l’US Cenon le 15 juin 2023, la question du respect du (1*) contrat d’engagement républicain est explicitement évoquée.
Ce document, obligatoire pour les associations bénéficiant de financements publics, impose une stricte neutralité philosophique, politique et religieuse.
Selon plusieurs éléments internes, l’alerte initiale proviendrait d’un signalement émanant d’une personne assermentée, dont l’identité n’a pas été révélée mais qui serait soupçonnée d’appartenir à la sphère municipale.
Dans la foulée, Thierry d’Angelo, alors directeur jeunesse et sports et interlocuteur auprès de la préfecture, demande la mise en place d’une feuille de route détaillée, assimilable à un plan de gestion de crise.
Mesures correctives et tensions financières
Le club met alors en œuvre plusieurs mesures correctives, notamment l’organisation de réunions du comité directeur, la modification du règlement intérieur, la mise en place de formations destinées aux éducateurs ainsi que des rappels relatifs au respect du contrat d’engagement républicain. Malgré ces initiatives, la préfecture estime les réponses insuffisantes. Courant juin 2023, il est demandé au club de ne pas renouveler la licence de l’entraîneur Sidi M.
Selon plusieurs éléments évoqués lors des réunions internes du club omnisports, le maintien de certaines subventions publiques pourrait être conditionné à cette décision. Parmi les financements concernés figureraient notamment des enveloppes de l’Agence nationale du sport (ANS) et du ministère des Sports, pour un montant d’environ 42 000 euros, qui auraient été gelées. Le montant total des financements concernés serait beaucoup plus important.
Face à ces pressions financières, la direction de l’association choisit finalement de ne pas renouveler la licence de Sidi M. Cette décision déclenche une crise interne importante. Le président de la section football, Christophe Raymond, annonce sa démission après dix-huit années d’engagement bénévole, suivi peu après par Marinette Lafont, présidente de l’association omnisports.
Dans le même temps, l’US Cenon aurait fait l’objet d’un contrôle de l’Urssaf. Selon plusieurs sources internes, celui-ci se serait distingué des contrôles précédents en s’intéressant moins aux rémunérations qu’à la comptabilité du siège et des différentes sections sur les trois années précédentes.
Les déclarations de l’ancienne présidente
Après sa démission, Marinette Lafont voit sa position évoquée lors d’une réunion interne, au cours de laquelle une lecture de ses déclarations est faite par un tiers présent dans l’assemblée. Elle y indique notamment que le maire de Cenon l’aurait contactée le 12 juin 2023, quelques jours avant la réunion du comité directeur, pour lui signaler que Sidi M. aurait reconnu avoir commis une faute grave sans en mesurer la portée, après l’avoir initialement contestée. Des éléments que M. Sidi M. choisit de ne pas commenter, tout en rappelant qu’il entend faire valoir ses droits, notamment au respect de la laïcité et au contradictoire.
Mais du coup, que conteste l’ancien entraîneur ?

L’ancien entraîneur Sidi M. conteste toute atteinte au principe de laïcité. Agent municipal à Cenon depuis seize ans, il affirme avoir toujours exercé ses fonctions dans le respect des règles et de la neutralité exigée dans le milieu associatif.
Depuis son éviction, plusieurs actions judiciaires ont été engagées.
Sidi M. a notamment déposé plainte contre X pour dénonciation calomnieuse, discrimination et abus de pouvoir, tout en assignant l’association omnisports afin d’obtenir des explications sur les décisions prises à son encontre.
À ce stade, la défense souligne qu’aucun élément probant n’aurait été produit pour étayer concrètement les accusations formulées à l’encontre de l’entraîneur. Quant à lui, Sidi M. continue de vouloir faire valoir son “droit au contradictoire” et informe qu’on l’accuse d’avoir prié dans l’enceinte sportive sans aucune preuve mais également “d’avoir mis en place un système néfaste autour du club”.
« Mon dossier a longtemps été qualifié d’affaire privée lorsque je sollicitais des explications, des documents ou une protection fonctionnelle. Or, il est aujourd’hui indiqué que la mairie a accompagné et informé dans ce dossier. Ces deux positions apparaissent difficilement conciliables. »
Sidi M.
Il estime également que certains éléments versés à la procédure judiciaire en cours sont absents de cet argumentaire.
« Les témoignages de deux ex-présidents de l’association concernée indiquent que le maire serait à l’origine des signalements effectués auprès de la préfecture. »
Sidi M.
Selon lui, ces déclarations devraient être prises en compte dans l’appréciation globale du dossier.
Sidi M. mentionne aussi des propos qui auraient été tenus lors d’une réunion associative. D’après lui, un élu municipal y aurait affirmé le soutien de la mairie aux décisions prises dans le sens des orientations du préfet.
Il conteste par ailleurs l’idée selon laquelle l’affaire serait dépourvue de toute dimension communautaire.
« Lors de réunions internes, il a été demandé à l’association de rester discrète par crainte d’une réaction violente de la “communauté musulmane”. »
Sidi M.
Pour l’ancien entraîneur, ce type de formulation contribue à alimenter un amalgame qu’il juge profondément problématique. Il rappelle à ce sujet la position qu’il dit avoir adoptée depuis le début de cette affaire.
« Pour ma part, j’ai toujours répondu par des démarches officielles et des recours judiciaires, et non par des prises de position communautaires. »
Sidi M.
Enfin, il met en cause la présentation faite de la régularité administrative des décisions évoquées dans la communication politique.
« L’argumentaire évoque la conformité et la régularité administrative et juridique de décisions préfectorales. Or, une telle qualification suppose l’existence de pièces administratives. »
Sidi M.
Selon lui, malgré de nombreuses démarches effectuées auprès des autorités compétentes, aucun document officiel n’aurait été reconnu comme existant.
« Il est difficile de parler de régularité administrative sans aucune trace administrative. »
Sidi M.
Le témoignage de l’ancien président de la section football
Dans une attestation, Christophe Raymond affirme avoir démissionné sous pression après avoir refusé de ne pas renouveler la licence de l’entraîneur sans éléments matériels. Il explique que ses premiers courriers ont été rédigés « dans la sidération ». Selon lui, la reconduction de Sidi M. était initialement prévue, notamment après la montée sportive en Régional 1, la contractualisation de l’entraîneur étant liée à cet objectif.
Il précise également que le renouvellement des licences relevait de la section football et non de l’association omnisports.
L’ancien dirigeant affirme par ailleurs qu’un responsable de la jeunesse et des sports lui aurait demandé de ne pas renouveler la licence, évoquant l’existence de preuves et la menace d’une suppression de subventions d’État.
D’autres témoignages versés au dossier
Dans ses conclusions, Sidi M. indique avoir produit près de quarante attestations affirmant qu’il a toujours séparé sa pratique religieuse de son activité sportive.
Parmi ces témoignages : C. N., sous-officier dans l’armée de Terre et ancien entraîneur adjoint, affirme
« n’avoir jamais constaté de manquement au principe de laïcité, ni de tentative d’endoctrinement ou de pratique religieuse inappropriée sur le terrain ou dans les vestiaires ».
S.N. indique de son côté
« n’avoir jamais ressenti de tentative d’endoctrinement » et précise que « leurs échanges portaient essentiellement sur le football et des sujets personnels, jamais sur la religion. »
L’ancien joueur R. M.G. déclare
« n’avoir jamais ressenti d’influence religieuse, ni sur le terrain ni en dehors ».
L’entraîneur S. C. affirme également
« n’avoir constaté aucun comportement de prosélytisme ou d’endoctrinement » lors de ses rencontres avec l’équipe de Cenon .
B. D. indique quant à lui
« n’avoir jamais constaté de prosélytisme ni de jugement religieux » de la part de son entraîneur.
Enfin, N. V., enseignant dans l’Éducation nationale et père d’un joueur, affirme
« n’avoir jamais constaté de propos ou d’attitudes à caractère religieux de la part de l’entraîneur »
La position de la municipalité
Dans le cadre de cette affaire, Le Bulletin Bordelais a contacté Jean-François Egron, maire de Cenon.
L’édile indique que, selon lui,
« les affaires internes de l’US Cenon ne relèvent pas directement de mon champ de compétence»
et affirme
« Je ne souhaite pas commenter davantage la situation concernant Sidi M.»
Le maire de Cenon Jean-François Egron, reconnaît néanmoins avoir connu ce dernier comme une personne « très passionnée par le football » et engagée dans la vie du club.
Interrogé sur les accusations de récupération politique à l’approche des municipales de 2026, il ajoute :
« En période de campagne, mon mouvement politique (PS) affirme ne pas vouloir répondre aux “attaques de toute nature” ni aux “contre-vérités”, préférant privilégier une communication “propre et sans entache”. »
La défense évoque un « vide administratif »
De son côté, l’avocat de Sidi M., Maître Guez Guez, dénonce un manque de clarté dans la gestion du dossier.
Selon lui, la (2*) Commission d’accès aux documents administratifs (CADA) aurait estimé que les documents liés à cette affaire étaient réputés communicables.
Or, l’absence persistante de transmission de ces éléments ferait apparaître, selon la défense, « un vide administratif préoccupant ».
Le Bulletin Bordelais a pu consulter un document émanant de la CADA, lequel indique que certains éléments liés à ce dossier sont réputés communicables. En conséquence, ces documents en particulier devraient, en principe, pouvoir être consultés par les personnes directement concernées, en l’occurrence Sidi M et sa défense.
Par ailleurs, Maître Guez Guez annonce au Bulletin Bordelais qu’une nouvelle audience judiciaire devrait prochainement se tenir.
Bon à savoir :
(1*) Contrat d’engagement républicain
Depuis 2022, les associations qui souhaitent bénéficier de subventions publiques ou d’un agrément de l’État doivent signer un contrat d’engagement républicain. Ce dispositif impose aux structures associatives de respecter un certain nombre de principes fondamentaux, comme les valeurs de la République, la dignité humaine, l’ordre public et le caractère laïque de l’État. Concrètement, l’association s’engage à faire respecter ces règles par ses dirigeants, ses salariés, ses bénévoles et ses membres. En cas de manquement, les pouvoirs publics peuvent notamment suspendre ou exiger le remboursement des subventions accordées.
(2*) La Commission d’accès aux documents administratifs (CADA)
La Commission d’accès aux documents administratifs (CADA) est une autorité administrative indépendante chargée de veiller au respect du droit d’accès aux documents publics. Lorsqu’une administration refuse de transmettre un document, ou ne répond pas à une demande dans le délai prévu, la personne concernée peut saisir cette commission. La CADA examine alors le dossier et rend un avis sur le caractère communicable ou non des documents demandés. Cet avis n’a pas valeur de décision de justice, mais il constitue une référence juridique importante et représente généralement une étape préalable avant un éventuel recours devant le tribunal administratif.












